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Paris Brest Paris 2011 en vélo couché.

Par Patrice

par Patrice Micolon
http://abeille-cyclotourisme.fr/souvenirs/2011_pbp_patrice.htm

Dimanche, 17h15, peu avant le départ des "vélos spéciaux". Après des formalités de départ ultra rapides, sans la frénésie et le sens de la bousculade que manifestent à l'occasion les droitistes pour être en première ligne au départ (il me sera un peu pardonné parce que j'ai beaucoup péché de ce point de vue dans ma vie antérieure d'avant le vélo couché), il me vient des pensées aux accents Gaulliens : "Eh bien ! mon cher et vieux PBP, nous voici donc ensemble encore une fois, face à une lourde épreuve...". Le petit plaisir du multirécidiviste, c'est de voir la tête de son voisin de galère qui te demande si "c'est ton premier PBP ?" quand tu lui réponds "non, c'est mon 10e". Et, dans la foulée, pour atténuer le choc : "mais je vise seulement la huitième arrivée" ! (Encore que si on met en balance la somme de ces petits plaisirs avec tout ce par quoi il faut en passer pour les éprouver, tout ça n'est pas bien rentable).

Le groupe des vélos spéciaux continue donc de papoter sans stress apparent, par petits groupes d'amis alors que l'heure du départ approche. Pour un peu, on s'attendrait à voir partir les voitures et motos ouvreuses toutes seules. Le monde du vélo couché est vraiment fait de gens cool ! Le départ donné, tout se passe comme on pouvait s'y attendre, l'interminable sortie de la ville nouvelle, la traversée de Montfort l'Amaury, la route vers Nogent le roi et sa butte du Tertre (dont je ne me suis toujours pas remis d'avoir été doublé lors de son ascension par le finlandais Kuusito sur sa trottinette en 2003), la plaine vers Châteauneuf. Là, il faut mettre la lumière. Mes deux grosses piles lithium qui m'ont fait les deux saisons saison 2010-2011 choisissent ce moment pour me lâcher. Elles ne me prennent pas par surprise, parce qu'à force de piquer l'argent de poche des enfants dans leur tiroir de bureau, j'ai pu investir dans des neuves ! Là, je sais que j'ai au moins cinq nuits complètes d'autonomie.

Je suis dans mon terrain de jeux habituels, je m'attends donc à chaque côte, à ceci près que des nouvelles me paraissent s'être glissées entre deux anciennes depuis la dernière édition, et en plus qu'ils ont creusé des trous en fond de vallée en transportant les terres aux sommets. Et comme l'herbe, pour ce que j'en vois, paraît avoir repoussé, ça ne peut pas être des travaux liés au grand emprunt... Les trains d'ondes maléfiques se succèdent dans mon esprit ("Qu'est-ce que je f...là-dedans") je n'insiste pas, tout le monde connaît ça, mais pas forcément dès le début de l'aller. La pause de Mortagne est donc la bienvenue. 2 litres d'eau dans le sac à chameau (camel bag pour les francophones), un bidon de Renutryl dans le chameau himself et c'est reparti. Non sans avoir apprécié au passage l'ambiance exubérante du contrôle : où que vous soyez, vous aviez en permanence cinq bénévoles dans votre champ visuel pour vous indiquer la route !

Il y a des étapes qu'on aime particulièrement dans PBP. Parce qu'elles sont "lisibles" avec leur structure simple. Par exemple Carhaix-Brest et retour : on monte le Trédudon, on redescend sur Sizun puis on rejoint Brest. On n'a pas à se prendre la tête pour savoir où on en est des diverticules, comme par exemple dans Loudéac-Carhaix. Mortagne Villaines offre cette jolie et reposante structure ternaire : une ligne droite jusque Mamers, un secteur Mamers La Hutte bien roulant, une remontée de la Sarthe jusqu'à Villaines. Les kilomètres défilent plus vite. J'arrive même à faire jeu égal avec les autres vélos couchés. J'ai toujours été fasciné par le spectacle de ces grands serpents lumineux rouges sur fond noir. On voit peu de choses (des points rouges), et on peut imaginer beaucoup (des collines, des bois, des hameaux, des fermes, des vaches...) qu'on ne voit pas. Telle est sans doute l'essence de la beauté en art : un simple trait de Cocteau ou de Picasso représentant un visage de profil veut dire bien plus que ce qu'il montre.

Aux gens que j'aime bien, je fais parfois l'honneur d'évoquer le ravissement dans lequel me plongeait le reflet des feux de signalisation ferroviaires la nuit sur les rails lorsque j'étais vacataire aide-conducteur à  la SNCF. En général, ils manifestent  un intérêt courtois à mes propos. Je les soupçonne toutefois de penser "Ne le contrarions pas, il pourrait devenir dangereux... !"

C'est l'arrivée à Villaines la Juhel. Une boulangerie et une épicerie sont restées ouvertes toute la nuit. Une première. J'en profite pour renouveler mon stock. Et je retrouve avec plaisir ce grand réfectoire témoin de tant de joies (au retour) et de peines (à l'aller) depuis trente-cinq ans. Mystérieusement, cet espèce de hangar recouvert de tôle, avec son accès en plan incliné et d'une mocheté insigne est pour moi un symbole fort de Paris-Brest-Paris, plus encore peut-être que le pylône de Becherel, celui du roc Trédudon ou le pont Albert-Louppe.

Je ne m'éternise pas. La nuit n'est pas finie. Je suis à mon rituel 10 km/h dans les terribles rampes entre Villaines et Ambrières. Bien sûr, je ne profite pas pleinement de la vélocité du VK2 en descente, à cause de l'obscurité (et malgré la puissance des deux Edelux), de l'étroitesse des routes et du grand nombre de vélos droits. Je me console à l'idée qu'ainsi j'augmente mes chances d'arriver au bout. Et puis la mère de mes enfants m'a demandé de ne pas réitérer mes "exploits" : je m'étais sottement vanté quelques semaines auparavant sur Facebook d'avoir battu mon record en descente à 89,3 km/h : mes "amis" se sont empressés de balancer. On ne se méfie jamais assez d'internet. Ni de ses amis.

Ce qui nous conduit à Fougères, dans des conditions et un état d'esprit bien meilleurs que quatre ans auparavant (où j'avais décidé d'abandonner à cause du temps, en m'imposant toutefois d'aller jusqu'à Tinténiac). Il me semble y avoir vingt bonnes minutes de queue au self, on tapera donc dans les réserves entassées dans la pointe arrière, dont le rangement soigné du départ a progressivement laissé la place à un joyeux foutoir. Bergson a dit : "il existe deux types d'ordre : l'ordre géométrique et l'ordre vital". Clairement, le mien est à dominante vitale.

La sortie de Fougères se fait de la manière la plus directe. Tant mieux, j'avais de mauvais souvenirs des circonvolutions auxquelles nous contraignaient certaines éditions antérieures. L'étape Fougères-Tinténiac est une étape de transition : courte et plate. L'équivalent d'une liaison dans le Tour de France qui se ferait en train. J'ai tout lieu de me réjouir de la mise en place de 7 centimètres de mousse haute densité sur le siège. Le confort est absolu, je ne ressens plus les inégalités et rugosités de la route et terminerai ce PBP avec l'impression d'avoir passé une journée dans un confortable fauteuil de salle de réunion.

Les messages de soutien posée au bord de la route sont assez jubilatoires : réalisés avec une grande économie de moyens (un plastique autour d'une meule de paille, un carton d'emballage...) et parfaitement ciblés ("Courage gégé, tes voisins qui t'aiment... !"). A l'inverse des pubs commerciales débitant sur papier glacé des fadaises genre "Fanta, des sodas à vivre", ou "Durex, parce que je le vaux bien...". Eh bien il se trouve que le message à Gégé, je le prends autant pour moi que pour lui, et d'ailleurs pour tous les autres. Bel exemple de comm réussie ! 

Arrivée à Tinténiac à midi. Toujours cette chaleureuse ambiance. Rencontrer deux cents personnes qui paraissent toutes ravies de vous voir, ça vous change agréablement du métro. Un passage au self. Je n'en avais pas un excellent souvenir des dernières éditions, mais là, rien à dire sur la qualité. Direction Loudéac maintenant. Je me représente par anticipation la montée sur Becherel et la descente sur Médreac. Mon esprit se concentre sur ce qu'il y a après. Et hop ! Vingt kilomètres de faits avant d'être parti. La forme reste raisonnable, mais je me fais quand même beaucoup doubler, et pas seulement dans les côtes. C'est l'inconvénient de partir avant les gros paquets : on se fait doubler par cinq mille participants durant l'épreuve, et comme je compense une relative lenteur par des arrêts assez courts (bien obligé !), j'en repasse pas mal qui me redoublent plus loin. Donc, c'est plutôt doublé douze mille fois. Un rien démoralisant à la longue. Se voir constamment ramené à sa propre finitude créaturelle, forcément ça énerve au bout du quatrième jour. Arrêt-pharmacie à la Trinité-Porhoët, pour cause d'irritations à traiter par la crème "premier change" de chez Uriage. Je me doute que dans ma tenue, il ne me posera pas comme par chez moi la question canonique "Quel âge exactement, le bébé ?". Je n'aurai donc pas le plaisir de lui répondre : "58 ans". Bref, pas d'Uriage, mais du Mustela. A l'application, danse de Saint-Guy et hurlements intérieurs de ma part : ce truc est de l'acide concentré. J'ai une pensée pour tous ces vrais bébés qu'on torture quotidiennement. La prochaine maman qui évoque cette crème devant moi, j'appelle l'assistante sociale...

A Loudéac, l'accueil est franchement enthousiaste. A se voir applaudi si chaleureusement par une bonne centaine de spectateurs, on se sent tout chose, et pour un peu on se croirait quelqu'un d'important. Après ça, on comprend que les gens du show-biz disjonctent quand la ferveur diminue... Suivant le rituel, pointage (on commence par ça, des fois qu'on oublie après. Quand on a une fois dans sa vie remonté toute la côte vers Vézelay depuis Saint-Père parce qu'on avait oublié de pointer le BPF, on fait gaffe... !). Puis self, là encore plutôt rapide. On repart. Les groupes sur le retour préviennent : attention, orages !. La pluie commence à tomber à Corlay, j'avise un distributeur du Crédit Agricole dont les portes s'ouvrent toutes seules devant moi, et en plus c'est chauffé. Il est 22 heures, je décide de dormir. J'enlève la mousse du siège (vous savez, les 7 cm...) et la pose sur le carrelage. Un excellent matelas, même s'il vaut mieux ne pas se tortiller trop. Vers 1h, les éléments se déchaînent. Un éclair, immédiatement un coup de tonnerre qui fait bouger le vitrage de trois bons centimètres (s'ils avaient cédé, je n'aurais pas bougé même avec la certitude que la maréchaussée dût débouler), et sous une pluie torrentielle, une vision d'horreur : un groupe de cinq participants roulant au milieu des éléments déchaînés. J'ai néanmoins trouvé la force d'esprit de me retourner et de me rendormir pour une petite heure. A deux heures, il fallait bien y aller. Il pleuvait encore, mais de manière "acceptable" (encore que la nuit, le seul niveau acceptable, c'est pas de pluie).

Tout cela nous mène vaille que vaille à Carhaix, à 4h30. Le moral est descendu bien bas, et je commence, honte à moi, à échafauder des stratégies de retrait honorables. L'abandon pur et simple ne le serait pas : pas deux fois de suite, quand même. Une idée émerge : commencer à faire passer le message que tout va bien, mais que je suis décidemment trop lent et que je risque de ne pas terminer dans les délais. De la sorte, ce n'est pas moi qui abandonnerai PBP, mais PBP qui m'abandonnera. Je suis ragaillardi par cette perspective, et j'enverrai effectivement quelques SMS en ce sens plus tard dans la matinée. En plus, le jour s'annonce, et j'ai déjà dit que j'aimais bien les deux étapes reliant Brest à Carhaix et vice versa. Donc, tout bien pesé et très provisoirement, ça va. La pluie a cédé la place à un brouillard particulièrement glauque et pour un peu déprimant dans la montée d'après Huelgoat. Pas vu le pylône du roc Trédudon. A Sizun, je dois retrouver mon Brestois de frère pour quelques kilomètres ensemble. Je croise sa voiture, le salue, il me répond, j'attends sur place qu'il fasse demi-tour. Rien ne vient. En fait, il ne m'avait pas reconnu. Nous finissons par nous retrouver. Il manque un demi maillon rapide à sa chaîne de vélo. Je le dissuade de rouler, il tente sa chance et perd comme prévu toute transmission au bout de dix kilomètres. Il avise un commerce : un crématorium. Après avoir légèrement interrompu une cérémonie, il confie son vélo et retourne en courant à sa voiture afin d'acheter la pièce. Dans l'intervalle, je roule vers Brest, très agréablement surpris d'éviter Daoulas et ses côtes redoutables. Du coup, la traversée du port de Brest que je ne devrais pas manquer de trouver laborieuse et pénible me laisse de marbre. Et au moins, on ne pourra pas se cacher qu'on est bien allé jusqu'à Brest, alors que quand on arrivait directement au lycée de Foucault, voire auparavant place de Strasbourg, on pouvait avoir un doute.

Pointage à Brest en 41 heures : pas glorieux, il ne reste que 49 heures pour le retour, dont deux nuits pleines... Le service du self est un peu poussif, mais pour ma part je n'ai pas trouvé matière à critiques telles que celles qu'on a pu lire. Il est vrai que ce n'est pas en pleine journée que les déficiences logistiques se manifestent. A Landerneau, je retrouve mon frère qui a réparé, et nous devisons une petite vingtaine de kilomètres jusqu'à Sizun. Cette compagnie m'a changé les idées, et je retrouve un peu de tonus. Dans la montée, j'encourage Jean-lou et Florence, sur leur tandem dos à dos. Je me dis que même s'ils ne me reconnaissent pas, ça leur fera plaisir de s'entendre interpeller. En haut, les bancs de brume jouent avec le pylône. On voit parfois le bas, parfois le haut, parfois les deux mais pas le milieu...

Dans la descente, le VK2 peut donner libre cours à ses talents. A un bon 60 km/h, sur la route à deux voies, je vois face à moi une grosse BM s'engager pour doubler un camion. Je sens comme une hésitation de sa part. Mais finalement, il doit se dire plus ou moins consciemment que si je chute quand il sera passé, il n'y sera pour rien, que s'il me percute légèrement il n'y aura  probablement pas de traces sur son véhicule permettant de l'identifier, que s'il doit être effectivement impliqué dans l'accident il pourra toujours dire qu'il ne m'avait pas vu (et il s'en tirera avec trois points de moins) et qu'en tout état de cause il finira de toujours par se convaincre qu'il ne m'avait réellement pas vu, le cerveau étant d'une étonnante plasticité (le pilote du Mig qui a descendu le 747 de la KAL est aujourd'hui encore convaincu d'avoir abattu un avion espion KC 135). Bref, tous les signaux étant au vert, il double. Lorsque nous nous sommes trouvés en ligne, le camion, la voiture et moi, j'avais 30 petits centimètres de chaque côté. Je n'ai même pas tenté de freiner, de peur de dévier. Finalement, c'est passé.

Arrivée à Carhaix. Rituel pointage, self, rangement du bazar (pas pour faire joli, juste pour que le couvercle du coffre puisse fermer !). Quelques mots échangés avec Claire, que je regrette de ne pas pouvoir dépanner avec un patin de frein. Mais le mécano lui fera ça vite et bien. L'étape qui arrive est peut-être la plus redoutable. Pentue comme il n'est pas permis, et surtout peu "lisible" avec ses petites routes qui bifurquent sans arrêt (quelle idée aussi de nous faire passer par Canihuel, et son "mur". J'ai trop de respect pour nos amis de l'ACP pour imaginer une seule seconde qu'ils ont voulu rigoler de la bonne farce qu'ils faisaient aux cyclos en préparant l'itinéraire, mais au bout de 800 kilomètres, et dans le contexte, je serais pour un peu saisi d'un léger doute !). Malgré cela, les jambes tournent poussivement mais sans faire d'histoires, et surtout les genoux ne rappellent pas trop leur existence à mon bon souvenir ! Miracle du vélo couché, probablement, qui incite davantage à mouliner qu'à pousser comme une brute. L'arrivée sur Loudéac est interminable, avec les lumières de la ville qu'on croit toujours être sur le point d'atteindre et qui sont la source de récurrentes et cruelles déceptions. Malgré tout, l'accueil de la population vous remonte bien le moral. Dans le challenge à l'accueil qui met aux prises le tenant historique du titre (Villaines) et le jeune challenger (Loudéac), je serais tenté de miser une partie de ma future médiocre retraite sur la petite qui monte. Bon, tout ceci n'est bien sûr qu'une perception toute personnelle.

Il est minuit, Je me prépare à passer la nuit, un peu inquiet tout de même. Comme prévu, le sommeil ne tarde pas à me tomber dessus. Je ne cherche pas à lutter, et avise à la Trinité-Porhoët un abribus doté d'un banc, bien orienté par rapport au vent. Ce sera donc une bonne demi-heure de sommeil empapillotté dans la couverture de survie. La nuit n'est pas trop froide, le départ s'opère donc sans séance de claquage de dents irrépressible. Contrôle une quinzaine de kilomètres plus loin, à Illifaut. Je ne vois pas comment résister aux tapis de mousse disposés tout autour de la salle. Normalement, je devrais m'endormir en quinze secondes, comme il y a du bruit ça me prendra bien quarante secondes. Le réveil sonne au bout de 3/4 d'heure, je sens que j'ai eu assez de sommeil pour cette nuit. Le jour ne va pas tarder, les feux du pylône de Bécherel témoignent de la fin toute proche de l'étape. Çà et là, deux spectateurs sortis de nulle part, en pleine nuit, et en pleine campagne applaudissent tous les participants (non pas à tout rompre, il y a quand même l'usure). Mais que cela est émouvant ! Pour applaudir toute une nuit des petits groupes qui passent toutes les minutes, il faut aussi une solide dose de motivation et de courage. En ce sens, nous sommes bien frères !

Grand moment à Tinténiac. Je m'offre une douche. Bien chaude, avec du savon, un moment grandiose. Elle coûtait 4 euros, mais j'ai eu l'impression d'en avoir eu pour 40. Par-dessus tout ça le jour étant venu, c'est un cyclo nouveau qui prend le départ pour l'étape de transition Tinténiac-Fougères. A Fougères, je reçois un SMS gentil de mon plus jeune fils : "Déjà 900 km, bravo à toi O! Étrangleur de Chaville !" Je ne m'interroge pas longtemps sur l'origine de cet affectueux surnom. J'ai dit à qui voulait bien l'entendre que lorsqu'on me demandait si mon vélo était pour handicapé, je répondais invariablement "oui, mais pour handicapé mental profond. Vous savez, on m'appelle l'étrangleur de Chaville". En fait, je brouille un peu les pistes, par prudence : j'habite Viroflay.

Je pense que l'étape Fougères-Villaines se passera bien. D'abord parce que Villaines, c'est vraiment le début de la fin, même s'il y a encore du boulot derrière. A la Tanière, haut-lieu des frasques de jeunesse de Jean-Pierre qui se reconnaîtra, un groupe de cyclos est arrêté autour d'une restauration sauvage. Habituellement, mon capital-temps étant ce qu'il est et ma vitesse ce que je savons (et pas seulement de Marseille), je passe mon chemin. "Vous voulez un café ?" Je fais mon "non merci, c'est gentil" canonique, mais en l'espèce déjà  pas très convaincu parce qu'en fait je m'arrêterais bien. "Ou bien une crêpe ?" En entendant le mot "crêpe", Je bloque les deux roues du VK2. Va donc pour deux crêpes offertes par des bénévoles.

L'après-midi s'avance et avec lui cette impression d'être de plus en plus en terrain connu, un petit mais réel avantage dont bénéficient les régionaux de l'étape. Je m'interroge une fois encore sur le choix de l'itinéraire pour rejoindre Villaines : pourquoi gravir l'interminable côte de Hardanges, culminant à 285 m, alors qu'il y a des tracés paraissant plus directs ? Question de vieux, parce qu'à trente ans, on ne se rend même pas compte que ça monte.

Villaines, enfin, et son incroyable accueil. Un repas Madeleinedeproustien dans mon grand hall moche préféré, et il faut que je m'occupe de mes pieds parce qu'ils le valent bien. Finalement, jeter aux orties une paire de semelles qui devenaient de trop (mais qui m'ont sûrement évité des ampoules) se révèlera bénéfique. Un coup de pommade par-dessus, et je n'entendrai plus parler de rien jusqu'à la fin. On récupère au contrôle la petite torche à led promotionnelle (tiens, ils auraient dû les distribuer à l'aller, ça m'aurait rendu service) et c'est reparti.

L'étape est plutôt roulante, au point d'avoir le plaisir de lire sur un panneau "Mortagne 24", alors que j'attendais 32-33. A Mamers, le club local a organisé un ravitaillement. J'ai un peu faim, alors je me sers en prenant cet air faussement dégagé et petit-picoreur du pique-assiette qui a trente année de cocktails derrière lui. En tous cas, j'apprécie et je le fais bruyamment savoir. L'arrivée sur Mortagne est un peu interminable avec sa côte mal fichue, mais enfin nous y voilà. Claire arrive juste derrière, mais elle a quatre heures de délai en plus. Je lui souhaite un bon dodo, moi il faut que j'y aille. Je voudrais acheter un sandwich au jambon. Plus. Ce sera donc merguez, sauf que qu'un sandwich aux merguez ça ne se mange pas froid. Je l'attaque donc incontinent. A mi-sandwich, j'ai le pressentiment d'une catastrophe à venir. Je jette la seconde moitié, et  je noie la première avec un bidon de Renutryl, tel un pompier avec son extincteur. Je me demande de quoi peuvent avoir l'air des bouts merguez flottant sur un océan de Renutryl, en tout cas l'essentiel est qu'ils ne touchent pas les bords (on manque effectivement un peu de sens poétique après 1040 kms). Finalement tout se passera bien. C'est ma quatrième nuit, je n'ai pour ainsi dire pas dormi la troisième, je sais donc que je n'irai pas bien loin. C'est à Longny au Perche que je trouve mon local à distributeur de billets du Crédit Agricole. Un jour, j'écrirai une Ode au Crédit Agricole comme j'ai écrit dans ma jeunesse une immortelle Ode à Margnat (ou bien à Kiravi ou Préfontaines, je ne sais plus). Dans l'instant, je me munis de ma carte bleue que je garde à la main même pendant mon sommeil, pour faire croire aux forces de l'ordre qui éventuellement rappliqueraient que je voulais juste faire un retrait, mais que je me suis malencontreusement endormi le temps de faire les trois pas qui séparent l'entrée du sas du distributeur. Je me réveille au bout d'une heure et demie, quelques minutes avant que le réveil sonne. Il y a du monde qui passe à cette heure-là. C'est bien. Non que ça vous fasse vous sentir mieux, mais c'est quand même un peu réconfortant de rouler avec des gens qui sont au moins aussi mal que soi. Sur ces pensées peu charitables, (mais que celui qui ne les a jamais eues me jette le premier bidon de maltodextrine), arrivent le jour et la plaine de Dreux. Une absence, et le VK2 embarde à droite. Je crois approprié de ne pas essayer de rectifier la trajectoire, et termine deux mètres en contrebas du talus herbeux. Un anglo-saxon qui me suivait me demande environ vingt-sept fois "Are you OK ?", je réponds autant de de fois "OK, nice, marvellous, fine, wonderful, fantastic....." Je ne connais pas l'arrivée sur Dreux, une nouveauté de l'édition 2007. Elle me paraît interminable. Et elle est juste assez fléchée pour qu'on ne se perde pas, mais pas assez pour qu'on soit bien convaincu qu'on n'est pas perdu. Un peu angoissant. Finalement, telle l'épave du Titanic apparaissant sur les écrans sonar du "Knorr" en 1985, le centre sportif se dévoile à nos yeux. Là, ce sera du rapide parce qu'il commence à y avoir le feu. Je ne connais pas précisément le kilométrage restant, mais il me reste moins de cinq heures. Ça devrait passer, mais il vaut mieux garder de la marge pour faire face à un éventuel incident technique. Ce sera donc pointage et café, dix minutes en tout. Un coup d'œil au passage à la masse des cyclos : on se croirait pour un peu dans un hôpital de campagne au soir de la sanglante boucherie d'Eylau !

Le reste est un grand classique. Boutigny, Bourdonné, cinq minutes de micro-sieste sur la couverture de survie pour ne pas prendre de risques déraisonnables. Un salut à Papy Volant dans la côte de Gambaiseul , Montfort l'Amaury... J'ai quand même l'impression de plus en plus nette que le cadre penche à gauche. Parce que le guidon s'éloigne de plus en plus de l'axe du vélo. Et je pars à droite de manière incontrôlée lorsque je descends de vélo, tel un vieux pochetron. "T'as l'air bancal" me disent affectueusement mes copains de club. A la maison, je constaterai une inclinaison des épaules de 15 bons degrés.  Ne pouvant suspecter la géométrie du cadre, j'ai mis un moment à comprendre qu'en vélo couché le dos n'étant maintenu ni par la position debout, ni par l'appui sur les bras, il peut librement s'adonner à ses mauvais penchants. J'ai craint un moment devoir passer le reste de ma vie sur un pied tel un flamant rose, mais finalement tout est revenu à la normale, c'est-à-dire mal foutu à peu près compensé. Je vais publier dans une revue médicale (après tout, c'est pas tous les jours qu'on invente "l'effet Félix"). Il y a également un créneau à prendre : la réalisation de cadres de vélo couché orthopédiques. On va y réfléchir. En attendant, Je lève le pied (c'est-à-dire que de 20 je rétrograde à 18) dans la ville nouvelle. J'arrive Au rond-point des Saules, terme de la randonnée, en 89h38, pour un délai max de 90 heures. Quelques messages de félicitations, centrés sur "mon excellente gestion du temps...". Ecce homo, sic transit gloria mundi. Il y a vingt ans, on me félicitait "pour mon excellent temps". Il y a un petit mot qui change tout ! Je m'aperçois non sans nostalgie que la petite planchette grâce à laquelle on pouvait à l'arrivée sauter la bordure du trottoir en visant bien et en se cassant la figure une fois sur trois statistiquement, a été remplacée par un vaste plan incliné, dont j'irais jusqu'à subodorer qu'il est bourré d'hydraulique et d'électronique. Claire arrive peu après, ainsi que Pierre, avec lequel nous nous interrogeons doctement sur le problème suivant : oui, nous avons bien discuté ensemble sur le parcours, mais où ? Problème à ce jour non tranché.

En conclusion, suis-je content d'avoir fini ce 8e PBP ? Je dirais d'abord que ce n'est pas à moi à être content, mais au VK2. J'entretiens en effet des relations froides et distantes avec mes vélos, jusqu'à ce qu'ils aient été en quelque sorte "baptisés" à l'occasion d'un Paris-Brest-Paris successful. Celui-ci marque donc l'amorce de relations apaisées et confiantes, gages de cassage de gueule moins fréquents. Et puis disons aussi que je suis  moins content d'avoir réussi que de ne pas avoir échoué, tant il est vrai qu'une vérité ne sonne pas de la même manière suivant qu'elle est ou non passée par le purgatoire de la double négation, pour employer une formule dont je regrette de ne pas être l'auteur.

Patrice Micolon

patrice

"Le Cyclotourisme, un art de vivre"